Sa sainteté jeta un rapide coup d’œil à sa montre. Il venait de laisser la tribune à l’Abbé Dominique mais commençait déjà à s’emmerder. Pourtant l’homme était un orateur talentueux… Mais le problème avec les fanatiques était qu’ils avaient une fâcheuse tendance à tourner en rond. Pour le moment l’Abbé dégoisait sur son sujet de prédilection : le juste courroux divin qui s’était abattu sur les pécheurs vivant hors de la bulle, leur apportant la mort et la désolation qu’ils méritaient tant pour leur hérésie.
Quel crétin… Comment pouvait-il penser ne serait-ce qu’une seconde que les maigres cultures et élevages qui s’étendaient en périphérie de la ville pouvaient suffire à subvenir aux besoins alimentaires de la population ? Et l’eau, d’où croyait-il qu’elle pouvait venir dans une cité où il ne pleuvait plus depuis près d’un siècle ?
L’Archevêque Edmund avait toujours été sidéré par la capacité d’abstraction que pouvait déployer l’individu lambda. Même si cela servait grandement les intérêts de l’Eglise, ce trait de caractère commun à la majorité de ses concitoyens ne lassait pas de le surprendre quand à son amplitude.
D’un autre côté il ne pouvait s’empêcher d’envier la bêtise crasse de son subordonné. Comme le monde devait être plus simple quand on avait la Foi. Pas simplement savoir que vos décisions et vos actes étaient justes, mais avoir la certitude que le moindre de vos gestes était réalisé au nom du Très Haut. Edmund n’avait jamais été un dévot zélé - c’était d’ailleurs la principale raison qui avait amené son prédécesseur à le désigner comme successeur – mais il était une époque où sa croyance en l’Empereur-Dieu lui avait apporté un certain réconfort. Avant qu’il ne sache…
Un brusque haussement de ton dans le discours de Dominique interrompu le fil de ses pensées. L’abbé venait de passer à son deuxième thème préféré : la vie sous la bulle n’était pas aussi pénible que certains (un « certains » le plus vague possible bien sûr) voulaient bien le dire, et si elle l’était réellement pour eux, ce n’était que pour qu’ils puissent expier quelque péché indigne. Sous entendu si ton existence ne te convenait pas, non seulement c’était entièrement de ta faute et tu l’avais bien mérité, mais aussi tu devrais en être reconnaissant. La culpabilisation était quelque chose qui marchait toujours bien. Surtout que Dominique faisait régulièrement appel à l’assentiment tacite de la figure divine somnolant derrière lui.
C’était une chose que d’imaginer le doigt accusateur divin pointé dans sa direction, s’en était une toute autre que de voir le Dieu en question hocher de la tête à l’énoncé du jugement.
La salle était littéralement subjuguée. Même si cela faisait bien longtemps que n’était plus admis en présence de la divinité que des membres assermentés de l’Eglise, et ce afin de prévenir tout débordement ou imprévu, Edmund pouvait sentir la flamme pure du fanatisme le plus sauvage monter dans les rangs des spectateurs.
Dominique allait devoir se calmer faute de quoi on allait bientôt assister à des séances d’auto flagellation spontanées. Sans parler de la population qui était particulièrement à cran ces derniers temps.
Edmund ne savait pas s’il fallait mettre ça sur le compte des apparitions multiples de prédicateurs de rue, et ce malgré la répression féroce des Gardiens de la Foi, ou sur l’approche du centenaire de la Purification, mais il y avait clairement quelque chose qui n’allait pas chez ses concitoyens. Comme un malaise latent, une poche de gaz ne demandant qu’une étincelle pour s’enflammer.
Il était sur le point de se lever pour ramener l’Abbé à plus de pondération quand celui-ci termina son discours sous un tonnerre d’applaudissements.
C’était l’Evêque De Riantis qui devait lui succéder. L’Archevêque observa le vieil homme s’approcher du pupitre. S’il était tenu en haute estime par ses pairs, il n’en restait pas moins un vieillard à la voix souffreteuse. Son intervention ramènerait involontairement le calme dans l’assemblée.
Edmund remua nerveusement sur son siège. Il avait beau ne pas être un gros dormeur, il détestait viscéralement ces grands messes matinales. Son insomnie chronique l’avait depuis longtemps habitué à régler mentalement, durant la nuit, la plupart des problèmes qui lui étaient présentés avant de faire appliquer ses décisions nocturnes dès l’aube. Il avait l’impression désagréable de perdre son temps.
Non, c’était plus viscéral que ça. Au plus profond de lui-même, il sentait que la situation lui échappait, que chacune de ses décisions à venir auraient une importance capitale quand à la survie de sa communauté ; bref qu’il n’avait pas une seconde à perdre.
Et malheureusement il était là, sur cette estrade inutile, à écouter un fossile déblatérer sur les vertus pour l’âme de l’immolation… Il en gémirait presque de frustration.
Le sentiment d’urgence s’était encore renforcé la veille quand, en début de soirée, il était tombé sur un des séraphins blessé dans son bureau. Edmund était resté figé sur le pas de la porte, regardant la créature expirer lentement sur la moquette. Elle lui avait jeté un dernier regard avant de rendre l’âme. Et il n’avait pas apprécié du tout ce qu’il avait cru y lire.
Même après avoir fouillé vainement la pièce, il était conscient d’être passé à côté de quelque chose. Les séraphins savaient pertinemment que sortir de leur environnement signifiait la mort - après tout, ils étaient les principaux responsables de cet état de fait – le fugitif ne pouvait donc espérer mener à bien son évasion. S’il était sorti c’était pour une raison bien précise et Edmund enrageait de ne pouvoir deviner laquelle.
Bien qu’il détesta cela, il avait passé sa soirée à faire un exemple avec le spécimen le plus âgé. De toutes les façons, à 34 ans, il ne lui restait pas plus de trois ans à vivre. Mais cela n’atténuait que très peu l’impression de gâchis qu’il avait ressenti à la fin de sa séance. Sans compter que les regards à la fois terrifiés et accusateurs des trois séraphins survivants avaient hanté ses quelques heures de sommeil.
Quel autre moyen avait-il pour leur faire comprendre son message ?
Le fait qu’ils soient sourds-muets et incapables de lire ou d’écrire empêchait toute tentative d’explications et de discutions. Si cela s’avérait indispensable pour protéger les secrets qu’ils détenaient, Edmund ne pouvait que regretter de ne jamais avoir réussi à décrypter l’étrange langage des signes qu’ils avaient développé. Il aurait ainsi pu interroger les survivants et savoir ce que ce petit saligaud avait bien pu manigancer avant d’y passer. Et aussi comment il avait bien pu sortir du laboratoire.
Même s’il ne craignait pas une rébellion des séraphins, ils allaient avoir bien trop de travail pour ramener à la vie deux nouveaux camarades et préparer l’Empereur-Dieu pour la Résurrection, le fait qu’ils aient trouvé un moyen de forcer leur emprisonnement méritait une attention immédiate.
Edmund continua à mimer l’intérêt pour le discours soporifique de son ainé, priant intérieurement un éventuel dieu pour que cela se termine au plus vite.