C’était pour le moins étrange. Yvan venait de passer sept ans de sa vie à faire profil bas, souhaitant de tout son être qu’on le laisse pourrir dans son trou, loin de la fureur qui avait régit son existence. Et pourtant…
Il ne pouvait tout simplement pas quitter ce putain de tube des yeux.
Sitôt qu’il avait vu le facteur sur la caméra de surveillance de son perron, il avait senti que quelque chose n’allait pas. Jamais il ne recevait de courrier en milieu de mois. En fait les seuls messages qu’il réceptionnait étaient la lettre annonçant que sa paie minable d’éboueur avait bien été virée sur son compte et celles lui rappelant que la dite paie ne pouvait que très difficilement honorer toutes ses factures.
Ce joyeux ballet budgétaire ne se produisant qu’en début de mois, la présence du facteur était donc une anomalie dans la vie bien réglée d’Yvan. Et il avait horreur des surprises.
Le préposé avait dû sentir que sa compagnie n’était pas souhaitée car il avait de suite rangé son habituel babillage sur les dernières nouvelles du quartier pour lui tendre un cylindre-capsule.
Yvan s’en était saisi sans dire un mot avant de rentrer dans son appartement et de poser l’objet sur la table basse de son salon. C’était une bonne heure avant. Et il n’avait toujours pas essayé de l’ouvrir.
D’où il était, assis sur le canapé, il pouvait clairement distinguer sur le tube l’insigne caractéristique de l’Eglise dans le cadre réservé à l’expéditeur.
Ça ne sentait vraiment pas bon.
Il essaya de se persuader, un moment, que ce n’était probablement rien, juste une convocation quelconque pour une tâche subalterne, mais laissa finalement tomber. Tout ce qui avait trait à l’Eglise était important. Il ne pouvait pas prendre ce message à la légère.
Poussant un profond soupir de résignation, Yvan finit par se pencher et se saisir du cylindre. Il le détailla un moment sous toutes les coutures, remarquant au passage que ses coordonnées postales étaient marquées en caractère d’imprimerie sur un bout de papier qui avait été découpé et collé sur le tube à la va-vite.
La pointe d’excitation qu’il ressentit en décapsulant le message finit de le convaincre que sa tranquillité venait de prendre fin. Il rumina un instant cette idée, se dégouttant d’y trouver un certain réconfort, et vida le cylindre dans le creux de sa main.
C’était une clé usb dernière génération, minimum dix zettaoctets de données. Pas le genre de bestiole qu’on bazarde dans la nature juste pour vous demander de rappliquer fissa. Yvan n’était pas quelqu’un de spécialement curieux ; on pourrait même affirmer le contraire sans trop risquer le ridicule ; mais pour le coup cette non curiosité fut piquée au vif.
Son terminal se trouvait dans un coin du salon, sous un bureau recouvert de papiers, eux-mêmes recouverts de poussière, elle-même recouverte de… De rien en fait.
Il balaya du bras le capharnaüm, alluma la machine, glissa la clé dans l’un des ports prévus à cet effet, attendit fébrilement pendant de longues secondes que l’appareil daigne lire les données et grogna de frustration quand un message d’erreur s’afficha.
S’il y avait bien un truc qui le foutait hors de lui, c’était l’incapacité chronique de l’être humain à produire une technologie fiable à cent pour cent. Contrarié, il retira le petit objet de son réceptacle mais suspendit son geste au moment de le balancer dans un coin de la pièce.
Il le reposa sur son bureau et entreprit de fouiller minutieusement la commode adjacente. Son terminal portatif, héritage de ses années dans le corps extérieur, était toujours là. Ce petit appareil était habilité à lire des documents allant jusqu’à l’échelon 3 alors que son ordinateur domestique ne pouvait ouvrir que des dossiers publics.
Ce coup-ci l’écran n’afficha malheureusement pas de message d’erreur. Yvan se figea un court instant, le temps pour son esprit de réaliser la portée de ce qu’il venait de lire. Il n’avait pas les autorisations pour parcourir la clé pour la bonne et simple raison que l’objet ne pouvait être décrypté que par un terminal d’échelon 10. Théoriquement il n’y avait que 7 échelons.
Il avait entendu parler d’échelons supérieurs, uniquement réservés aux élites, mais n’aurait jamais cru à l’existence d’un échelon 10. Jusqu’à aujourd’hui.
Yvan balaya rapidement de ses pensées les questions afférentes au comment et pourquoi ce machin avait bien pu terminer chez lui pour se concentrer sur le moment présent. Ce truc était bien là, et allait à priori être suivi par un paquet d’emmerdes. Il serait bien temps ultérieurement d’essayer de trouver une explication rationnelle.
Revenant prestement à son unité centrale, il tomba sans trop de soucis sur l’information qu’il cherchait.
Une alerte prioritaire était partie de son pc il y avait un peu plus de cinq minutes, soit au moment même où il connectait la clé usb. Sans trop avoir à forcer son imagination Yvan savait que quelque part un voyant rouge avait dû se mettre à clignoter et que le mec habituellement préposé à la surveillance de ce témoin lumineux n’avait pas tardé à s’en rendre compte. Dans la foulée, le nom du propriétaire du logement serait connu et vu le passif d’Yvan, il y avait fort à parier que des mesures relativement spectaculaires allaient être prises.
Après un rapide calcul mental, il estima que la cavalerie devrait arriver d’ici trois minutes maximum, voire un peu moins si ce n’était pas des tanches. Il caressa une seconde l’idée de se barrer sans demander son reste. Mais il était chez lui. Il n’avait rien demandé à personne. Quelles que soient les raisons de ce bordel, elles ne le concernaient pas. Qu’on vienne le faire chier jusque dans son appartement le mettait profondément en rogne.
Yvan ne tergiversa pas plus longtemps. Qu’ils viennent, après tout, et ils en auraient pour leur pognon.